"LE TROUSSEAU DE CLÉS"

 

 

Ça fait maintenant deux ans que je pense.

 

Deux ans que je suis ici dans cette cellule à double sens. Je fais sa courte longueur en marchant sans arrêt.

 

Le plancher s'use de plus en plus à la même place. Je suis supposé être ici pour encore une vingtaine d'années.  

  

J'ai tué quelqu'un pour l'argent et je me suis fait prendre au piège. Je purge ma peine avec beaucoup de peine, en effet !

 

Ma femme et mes deux enfants m'attendent quelque part dans la ville. Je ne sais pas s'ils auront la patience de m'attendre si longtemps !

 

Je l'espère car ils sont tout pour moi. Ils sont ma raison de vivre. Mes parents sont morts et il ne me reste qu'eux trois dans la vie. J'avais juste à pas faire le con.

 

Ma vie allait relativement bien avant ce meurtre. Rien ne sert de raconter les circonstances exactes.

 

C'est un malheureux incident. J'avais besoin d'argent. Le mal est fait. Je n'ai plus qu'à attendre...   

  

Je suis épuisé de faire des pas sans aller nulle part. C'est très douloureux à la longue de toujours faire du sur place.

 

Je m'allonge "confortablement" sur mon lit dur comme un beigne qui traîne sur le comptoir depuis un an !

 

Il y a une chanson qui me trotte dans la tête depuis quelques minutes et ça me divertit... "Ma Marilyne, t'as fouillé dans mes tiroirs. Ma Marilyne, t'as trouvé plein de choses bizarres...!  

  

Le "gros porc" n'arrête pas de passer devant ma cellule. Il fait sa ronde de début de nuit. Il est minuit.

 

Les lumières sont presque toutes fermées. Sa lampe de poche de deux pieds est pointée vers moi pour voir si je dors.

 

 Un autre épais qui ne connaît pas le respect en m'envoyant sa lumière directement dans les yeux. Je fais semblant de dormir devant cet insignifiant de gardien.  

  

Depuis quelques jours, une idée folle me traverse les sens. J'ai le goût de m'évader, de monter une situation d'évasion abracadabrante.

 

Trois de mes bons potes sont d'accord pour tenter le coup. Mais comme je suis le cerveau du groupe, je dois penser au stratagème. J'aimerais devenir le Maître de l'évasion.   

 

J'ai tellement hâte d'être dehors et de revoir ma petite famille que je ne dors presque plus. Je me demande de quelle façon l'on pourrait se sauver sans se faire prendre !

 

Pour le peu d'heures que je dors, j'espère rêver que l'on s'évade pour que je puisse enfin connaître la bonne solution.  

   

Nous sommes maintenant tous dans la cour. On gèle comme des rats mais c'est pas grave, au moins on a de l'air ! Nous avons un hiver très rigoureux.   

 

Je marche vers la haute clôture barbelée en fixant au loin. Le champ est immense. Je ne vois pas de bâtisse. Pas de civilisation. Juste un champ blanc et froid.

 

Les autres prisonniers fument leur bonheur. Ils disent que les cigarettes les réconfortent, les rassurent, les aident un peu à tenir le coup !

 

Moi je les trouve cons pour la plupart mais je ne leur dis pas. Je m'entends quand même bien avec eux. Personne ne se chie dessus ici. Entre nous, on appelle cette prison: "L'amicale" !

 

C'est très rare dans le milieu carcéral d'avoir une telle ambiance de confrérie.

 

Habituellement c'est un monde de chiens, de rats,  de rapaces affamées.

 

Ici, on se respecte tous entre prisonniers. On garde notre énergie pour écoeurer les gardiens qui se prennent pour d'autres !

 

Ils sont fiers d'avoir le contrôle sur nos vies. Ils jouent les fiers à bras mais au fond, ils chient dans leurs culottes ! Ils n'ont pas un travail nécessairement de tout repos.

 

La cloche vient de sonner.. . tout le monde en dedans !

 

On fait tous la queue à la cafétéria pour le repas du midi.   

    

La cafétéria est assez grande, on a tous une place assurée. Aujourd'hui, c'est du pâté chinois. Il est assez bon.

 

Le gâteau au coconut pour le dessert ne m'intéresse pas du tout. On a une demi-heure bien sonnée pour les repas. Pas de traînage à la cafétéria.

 

-À quoi tu penses Mart ? Me dit André.

 

-Je pense toujours à notre fameux plan. Lui chuchotais-je. Je vais trouver une solution, ça ne devrait pas tarder.

 

-On te fait confiance !

 

-Oh oui je le sais que vous me faites confiance, une chance que je suis là pour penser !

 

-Ah oui une chance que t'es là ma crotte ! Répond Big John en riant.

 

-Vous ne feriez pas grand chose sans moi !

 

-Tas raison mon ti-pet ! Sans toi on est rien, Mart !

 

Ils rient pour me taquiner encore plus, on a bien du plaisir ensemble. On va passer la journée avec les activités habituelles.  

   

Le gros porc recommence à repasser devant ma cellule. Une autre ronde du début de nuit. Il est encore minuit.

 

Les lumières sont presque encore toutes fermées. Sa grosse lampe de poche est encore pointée vers moi pour voir si je dors. Je fais toujours semblant de dormir mais ce n'est pas le cas.

 

On dirait que je prends des pilules pour ne pas dormir mais ce n'est toujours pas le cas. J

 

Je suis trop occupé à trouver notre plan d'évasion ! Il n'est pas facile à trouver. Je ne suis pas encore un maître en la matière mais je finirai bien par trouver quelque chose de potable.

 

D'ici là, j'attends le bon "flash" qui va m'éclairer. Juste à l'idée de revoir mes amours, ça me rend fou ! Je fixe le plafond à travers la lourde obscurité.   

 

J'entends le gros porc qui revient. Je me mets la tête sous la mince couverture et je vais le regarder à travers. Lui, pensera que je dors...  

 

Il est devant ma cellule et fouine dans les coins avec sa lumière fatiguante. Il écoute son baladeur... il n'est pas supposé écouter de la musique durant le travail ! Je vais le faire dénoncer au directeur demain pour le faire chier !

 

Il échappe son trousseau de clés sur le petit tapis devant ma cellule... Il ne s'en est même pas rendu compte et ne l'a pas entendu tomber à cause de sa musique. Une chance pour moi qu'il a violé le règlement avec son baladeur.  

   

Je suis nerveux. Je me lève très lentement et sans faire un bruit... je prends mon petit bout de miroir pour voir où il est rendu...

 

Il est trois cellules plus loin. Je me sors le bras lentement entre deux barreaux pour ramasser le trousseau...

 

La prison est insonore. On entend que les pas des gardiens. Il fait noir. Le temps semble s'arrêter. J'ai peur qu'on m'aperçoive. J'ai la chienne tout à coup !

 

Mes doigts froids touchent maintenant au trousseau... je l'empoigne et le garde avec moi. Sur le côté de mon vieux matelas, un trou s'est formé avec l'usure du temps et j'y entre le trousseau pour qu'il soit en sécurité...  

   

Quand je pense que je suis couché sur l'outil de notre libération, ça me rend heureux !

 

J’ai l’impression d’être puissant, d’être quelqu’un. Les autres ne se doutent pas encore de ma trouvaille !  

    

Deux ans plus tard à L'amicale...

 

Notre évasion a bel et bien eu lieu le lendemain de ma fameuse trouvaille. Nous, les prisonniers, aujourd'hui encore, sommes toujours en contrôle total de la prison. Ceux qui y travaillaient sont devenus prisonniers sous mes ordres!

 

Nos changements de positions se sont quand même assez bien déroulés. On a pas eu besoin de trop de violence avec les fiers à bras...  

 

Le plus dur je pense, ça a été de changer d'identité... c'est maintenant moi qui se fais appeler le gros porc mais je m'en fous comme l'an quarante... je vois ma femme et mes enfants à tous les jours!  

 

FIN

 

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1997