"ÉGLISE À VENDRE"

 

 

"  -Vous êtes à l'antenne de C.V.H.S. 76,9 FM, la puissance radiophonique du grand Montréal.

 

Il est 13h22 et côté météo, on a droit à un samedi pluvieux jusqu'en fin de journée tandis qu'un dégagement s'effectuera la nuit prochaine... le mercure indique 28 oC et l'on poursuit avec "Je t'aimais, je t'aime et je t'aimerai" de Cabrel... ici Mike Tremblay sur la puissance: C.V.H.S. 76,9 FM !"

 

La pluie tombe, tombe, sans même se soucier de mourir éclatée sur le sol.

 

Mes essuie-glaces dansent sur des rythmes fous pour pouvoir fournir la cadence de l'eau qui noie mon pare-brise comme si elle avait seulement cet endroit pour se réfugier.

 

Il pleut si fort que j'ai peine à voir le peu de vie qui défile sous mes yeux. J'aime bien me promener en auto, même quand il pleut.

 

J'écoute la radio et la pluie qui tombe, ça me relaxe. Je me balade ici et là, sans but précis. Je me laisse emporter par mes inspirations...

 

Je me présente, je m'appelle Max Jodoin. J'ai 35 ans et je travail comme agent de sécurité à l'hôpital "Royal Angela" depuis bientôt sept ans. Je vis avec Sandra depuis trois ans.

 

On s'est rencontrés dans un resto à Laval et je l'ai aimé dès le premier jour...

 

Tout à coup, entre les gros nuages, le soleil tente de se frayer un passage pour nous faire cadeau de sa lumière et de sa chaleur...

 

Le ciel se dégage subitement de ses gros nuages pollués...

 

Les animaux se mettent à crier leur bonheur de pouvoir aller se promener dans les parcs...

 

Les enfants se ruent dans les rues avec des ballons et des planches à roulettes... même qu'avec le super éclat du soleil, l'asphalte devient sec en une fraction de seconde comme une goutte d'eau dans une poêle chaude...en emportant même les grosses flaques d'eau qui éclaboussaient les piétons lors du passage des voitures.

 

 

Max continue sa promenade dans sa nouvelle "Ford Mustang" verte métallique qu'il a depuis une semaine.

 

Les vitres maintenant baissées, il file sur Jean-Talon alors qu'il aperçoit un écriteau dans le parterre d'une église qui mentionne: "ÉGLISE À VENDRE"...

 

-L'église est à vendre ? M'interrogeais-je. Je vais aller prendre les renseignements pour voir ce que ça a l'air et j'en parlerai peut-être à Stef si l'affaire est bonne.

 

Stef est le frère de Max, il a beaucoup d'argent et il y a deux ou trois semaines, il parlait de vouloir investir dans un commerce ou un bâtiment quelconque. Il ne savait pas trop dans quoi se lancer exactement.

 

À la regarder, du premier coup d'oeil, l'église semble un peu délabrée et assez âgée. Du moins, c'est l'impression que j'ai en la regardant de l'extérieur.

 

Max se dirige vers le presbytère. L'homme qui vient m'ouvrir doit avoir une cinquantaine d'années... il est chauve et s'envoie un gros cigare. Il me fait signe d'entrer...

 

 

-Bonjour monsieur, je viens m'informer pour l'église à vendre…

 

-Certainement, c'est justement moi qui s'en occupe ! Asseyez-vous un instant. J'ai justement l'eau qui bout. Je vous sers un bon café ? M'offrit-il avec hospitalité.

 

-S'il-vous-plaît ! Répondis-je. L'homme est très calme et très gentil.

 

-Ça ne sera pas long Monsieur...

 

-Je m'appelle Max !

 

-Moi c'est Johnny ! Je vous sers un bon café et je vais aller vous faire visiter...

 

-Très bien !

 

-Que voulez-vous dans votre café mon cher Max ? De la crème ou du lait ?

 

-Du lait avec deux sucres s.v.p. ! Merci !

 

-Ah c'est vrai, il me reste de bons muffins ! On va prendre une petite bouchée tant qu'à y être !

Max et Johnny traversent le parterre fleuri qui mène à l'entrée principale de l'église...

 

-Comme ça vous avez de l'argent à investir ? Me demande le propriétaire.

 

-Non pas moi ! Mais mon frère en a pas mal, lui. Si l'offre est intéressante, je vais lui suggérer de passer vous voir bientôt.

 

-Oh je vois, très bien ! Dit l'homme qui cuisine d'excellents muffins.

 

-Mes amis disent que je suis un excellent cuisinier ! Me raconte-t-il avec enthousiasme.

 

-Et vous êtes sûrement le prêtre aussi ? Demandais-je.

 

-Non... depuis bientôt dix ans... il n'y a plus de prêtre dans mon église...

 

-Une église sans prêtre ? Pensais-je avec étonnement.

 

-Je suis plutôt du genre anticonformiste... j'aime la différence ! M'explique-t-il.

 

Il déverrouille la grande porte et m'invite à entrer en premier.

 

À l'intérieur, le mobilier et les arrangements sont très respectables. C'est même assez luxueux. Je suis content du premier coup d'oeil.

 

Cependant, il y a beaucoup moins de bancs qu'à l'accoutumée dans une église et le restant de l'espace est comblé par un écran géant, une grosse chaîne stéréophonique, un juke-box, une table de ping-pong, une de billard...

 

-Ah je comprends maintenant... vous avez transformé l'église en une belle salle paroissiale ! Lui dis-je en souriant.

 

-Oui... euh... si on veut ! Me répondit-il, bafouillant la vérité.

 

En haut de l'autel, il y a un très grand rideau noir qui couvre presque toute la largeur du bâtiment et ayant environ vingt pieds de haut...

 

Nous sommes au centre de l'église et plus nous approchons de l'autel, plus je respire une odeur nauséabonde qui me hante les sens olfactifs...

 

-Vous êtes un homme moralement fort et courageux Max? Me demande-t-il avec une étrange curiosité et un drôle d'air.

 

-D'habitude, oui ! Mais d'où vient cette puanteur écoeurante ?

 

-Cette puanteur vient de la volonté de chacun !

 

-Mais qu'est-ce que ça vient faire là-dedans "la volonté de chacun ?" Lui dis-je comme si le déroulement des choses ne tournait pas rond.

 

-Calmez-vous... prenez une grande respiration et... avancez...

 

Dès que j'arrive près de l'autel, sous le rideau, j'aperçois une grande estrade et... une vingtaine de pieds qui pendent dans le vide ne pouvant combattre davantage le sens de la gravité... -Ahhhhhhhh... Nonnnnnnnn ! Je crie si fort ma peur que je pense les réanimer pour qu'ils me disent: -Ben voyons, c't'une joke... on voulait juste te faire peur !

 

J'aurais bien aimé que ça se passe ainsi mais... sept hommes et trois femmes gisent au bout de leur "dernier lasso". Ils sont dans un état pitoyable.

 

La scène est horrible. Je sens le muffin qui me grimpe dans l'oesophage comme un rat dans une canette brûlante.

 

-Vous êtes un assassin ! Lui criais-je par la tête avec stupeur.

 

-Mais non ! Ce n'est pas moi qui les tue, c'est eux-mêmes qui le font ! Rétorque l'homme cruel, toujours sûr de lui.

 

-Ça fait partie de mon commerce... et c'est légal… Ajoute-t-il en me regardant droit dans les yeux avec son maudit air calme et serein.

 

-C'est légal de faire pendre du monde ? Haussais-je le ton.

 

-Vous voyez, mes clients paient des centaines de dollars pour venir exaucer le dernier voeu de leur vie. Le suicide à la maison n'est pas de tout repos. Et combien de fois ils peuvent se manquer ?

 

En venant ici, c'est impossible de manquer son coup avec l'estrade conçue à cet effet. C'est la mort garantie !

 

Préalablement, on discute du testament. Si le client n'en a pas fait, j'en rédige un avec lui et je m'occupe de distribuer les biens à qui de droit, tel que convenu avec lui. Et ici c'est la confidentialité et le respect total.

 

D'après leurs propres exigences, juste avant de passer à l'acte final, certains jouent au billard... ou veulent entendre des chansons ou voir des films, des vidéos, des pornos...

 

Ils demandent quelque chose qui leur rappelle de lointains et bons souvenirs. Voilà pourquoi j'ai tant d'équipement.

 

Selon le nombre de clients qui s’inscrivent, je fixe une même journée pour tous et ils se font du bon temps avant de partir... De plus, sous l’œil approbateur de Dieu ! M'explique-t-il, sans méchanceté apparente.

 

 

J'espère toujours me réveiller et me dire que j'ai fait un cauchemar mais le réveil n'arrive malheureusement pas.

 

Ce cauchemar est insensé mais réel. Le faux prêtre me racontait son commerce comme si l'on était devant des bicyclettes dans un magasin de sport.

 

Je regarde les cadavres. Je ne sais plus sur quel pied danser. Je ne sais pas si je dois appeler la police pour dénoncer ce cruel commerçant, me sauver, le tuer à son tour ?

 

 

Défilant sous mes yeux comme de gros morceaux de viandes pendant dans une chambre froide...

 

Une femme d'une soixantaine d'années vêtue d'une robe du soir très chic...

 

Un adolescent avec son équipement de hockey...

 

Un homme d'une trentaine, nu comme un ver...

 

Un autre, éclaboussé de peinture...

 

-Nonnnnnnnn... c'est impossible!

Dites-moi qu'on tourne un film d'horreur ! Je deviens dingue ! L'épouvante me reprend de nouveau...

 

-Mais voyons, calmez-vous Max ! Que se passe-t-il ?

 

-Le numéro quatre... mon coeur éclabousse sur le plancher, je faillis m'évanouir. J'ai peine à respirer. Mes jambes ne me supportent presque plus. Mes yeux n'en croient pas leurs yeux... le numéro quatre...

 

-Oui le numéro quatre et après ? Me demande l'exécuteur légal.

 

-C'est... c'est... STEF ! Dis-je, étouffé par l'étranglement de... l'émotion.

 

Pendant que Max trébuche sur le sol ayant perdu presque toute connaissance, le propriétaire sortit son horaire mortuaire du samedi, 20 juillet à 10:00h. Il vérifie le numéro quatre... : STEF JODOIN !

 

Max réussit à se relever de peine et de misère tel un boxeur sérieusement amoché après une dure raclée...

 

Il aperçoit un gros crayon feutre noir qui traîne près de la chaîne stéréophonique... il l'empoigne au passage et se met à hurler de terreur en se sauvant en courant...

"ÉGLISE À PENDRE"

 

FIN

 

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1997