"LE CONTRAT"

 

 

L'usine de recyclage fonctionne de nouveau à fond de train. Les 135 employés y donnent leur 100% après avoir fait la grève pendant 63 jours à cause des conflits de travail comme on a l'habitude d'en entendre parler.  

     

Dans la cour, des dizaines de camions de vidanges font la queue pour décharger des tonnes et des tonnes de souvenirs oubliés en passant de la "can de beans" jusqu'aux sofas usés par le sexe des générations.

 

Mille et une autres choses accoucheront aussi de ces "blenders" à 6 roues pour reprendre une nouvelle vie sous une autre forme.

 

Le dépotoir accueille chaque jour des centaines et des centaines de mouettes qui survolent les montagnes de déchets qui empoisonnent la qualité de l'air au maximum.   

  

Pierrot s'occupe du contrôle de la circulation des trucks dans la cour et voit au bon déroulement des opérations du dépotoir.

 

Il en est à sa première journée de travail pour la compagnie et est vêtu d'un imperméable jaune et noir avec un dossard rouge et jaune pour être bien vu des camionneurs.

 

Le ciel est plutôt grisonnant et les nuages semblent vouloir se rassembler pour se mettre à pleurer sur la ville pour nettoyer toutes les saletés accumulées.  

   

Pédro est chargé de l'entraînement de Pierrot pour les trois prochains mois...

 

-Hey Pédro, tu crois qu'on a bien fait de mettre nos imperméables ? Lui demande familièrement Pierrot malgré seulement quelques heures de connaissance.

 

-Yé crois qué woui ! La températoûre n'est pas bounne auyourd'houi ! Répond Pédro en contemplant le ciel.

 

-Une chance que c'est pas toujours aussi nuageux ! Lance Pierrot en se préparant à recevoir le prochain truck.

 

-Ouné chance Amigo ! La prochaine camionne, tou l'envoies complitement à gauche dans la coûr car il contienne toutes les ordoûres mélangées.

 

-D'accord Pédro ! Acquiesce Pierrot.

 

-Salut monsieur, complètement à gauche s.v.p.! Lui ordonne Pierrot.

 

-C'est beau ! Bonne chance dans ton nouveau travail ! L'encourage le camionneur.

 

-Merci beaucoup et bonne journée ! Lui répond Pierrot. Est-ce que les camionneurs sont tous aussi gentils que lui ?

 

-Oh non amigo ! Tou en as certaines gentilles mais boucoup nous prennent pour des trous de cou parce qué nous sommes youste des controuleurs dans oune dépoutoir de merde !

 

-Ben on gagne notre vie honnêtement en travaillant ! Ajoute Pierrot en réajustant sa casquette.

 

-Yé lé sais... qu'ils aillent se faire foutre ! Yé n'ai pas dé temps à perdre avec oux ! Les prochaines camionnes contiennent des ordoûres séparées. Donc tou les envoies à droite de la cour.

 

-D'accord Pédro ! À droite S.V.P. monsieur ! Ordonne-t-il au camionneur des ordures séparées mais celui-ci passe la barrière sans même jeter un coup d'oeil aux deux contrôleurs.  

 

Pendant ce temps, d'autres employés s'affairent à diminuer les montagnes de vidanges avec des "lifts" et des réservoirs d'une tonne.   

  

Avec les camions qui défilent en trombe parmi les lifts qui sortent d'un peu partout des coins de la cour, il y a souvent des risques d'accrochages mais rien de trop grave n'est encore arrivé !  

   

-Hey Pédro, le superviseur m'a pas parlé de la fréquence de nos paies ! Est-ce qu'on est payé à chaque semaine ? Aux deux semaines... ?

 

-Concentré-toi sour tonne travail Pierrou ! Lui suggère Pédro sans répondre à sa question.

 

-J'aimerais ça le savoir ! Insiste Pierrot.

 

-Nous z'avons boucoup dé travail auyourd'houi... pas lé temps... attends plou tard! -O.K. d'abord ! Abandonne Pierrot pour un moment.  

 

Un vacarme de klaxon stressant se fait entendre à l'entrée de la cour...

 

-Hey Pierrou, c'est la camionne de gâtoux qui arrive poûr noutre collazionne ! Informe Pédro.

 

-Oh oui, c'est une bonne chose car je commence à avoir faim ! De dire Pierrot.

 

-Nous z'avons quinze minoûtes de repous pour manger nous gâtoux.

 

-Tu vas pouvoir m'informer pour les périodes de paies ? Lui demande de nouveau Pierrot.

 

-Non ! Z'aimerais mioux qué tou démandes au soûpervisor...

 

-Mais c'est pas compliqué... j'veux juste savoir

quand est-ce qu'on est payé ! S'impatiente Pierrot.

 

-Yé lé sais Pierrou qué c'est ouné questionne fazile poûr toi... mais c'est pas pareil poûr tous les employés de l'ouzine ! De dire Pédro.

  

Pourtant il est bien au courant des procédures de l'usine concernant les périodes de paies.

 

Il est mal à l'aise de ne pas pouvoir lui répondre convenablement. Il sait que s'il lui apprend la vérité, Pierrot tenterait de quitter son travail, de s'enfuir dans un autre pays ou serait la véritable raison de l'impuissance et du découragement éternel.

 

-Hey Pierrou !

 

-Oui Pédro !

 

-Yé voulais jouste té dire qué tou né poûrras pas parler avec lé soupervisor auyourd'houi car il n'est pas ici. Il est malade ! Tou lé verras proubablement doumain.

 

-Ah d'accord ! Merci de l'information Pédro.

 

-Youste ouné chose qué yé poux té conseiller... rigardes tonne countrat !

 

-O.K .!  

 

J'habite à trente minutes de l'usine. Je suis bien content d'avoir décroché ce boulot pour pouvoir reprendre le dessus sur mes retards de paiements.

 

 Le salaire de ma femme et mon chômage ne suffisait pas à me faire joindre les deux bouts.  

  

En entrant dans mon appartement, Marie-France n'y est pas encore. Donc j'en profite pour sauter sur mon contrat de travail pour y résoudre l'énigme dont Pédro semble me cacher la vérité.

 

Mon contrat stipule évidemment les clauses normales de travail concernant les tâches de mon poste, droits de la direction, adhésion syndicale, ancienneté, discipline et sécurité d'emploi, procédure de grief, arbitrage, heures de travail, périodes de repos, heures supplémentaires, vacances annuelles, congés fériés, congés spéciaux, permis d'absence sans solde, sécurité sociale, santé et sécurité au travail, grève et lock-out, liste d'ancienneté...

 

Après trente minutes de lecture intensive, je n'ai toujours pas trouvé ma réponse...

 

Finalement, je mets l'oeil sur " Salaire et durée du contrat de travail" précédé d'un "*" qui

 

m'envoie au bas du contrat... J'ai peine à pouvoir lire cette clause tellement c'est écrit petit...:

 

*Salaire et durée du contrat de travail : La durée du présent contrat de travail entre en vigueur en date de sa signature. Elle se termine à la fin des jours de l'employé avec aucune libération possible sauf pour les vacances annuelles qui se tiendront dans le présent pays.

 

En ce qui a trait au salaire et aux périodes de paies, l'échelon se lit comme suit:

 

30 juin 2017: $280 000.00

30 juin 2027: $300 000.00

30 juin 2037: $320 000.00

30 juin 2047: $340 000.00

30 juin 2057: $360 000.00...

 

Veuillez noter que les versements s'effectuent directement dans votre compte par dépôt direct !

SIGNATURE DE L'EMPLOYÉ: PIERROT BILT DATE: 30 juin 2007  

 

-Mais voyons, c'est insensé ! Me criais-je par la tête. Pour la sécurité d'emploi, on ne peut pas demander mieux mais nous sommes payés à chaque dix ans ! Qu'est-ce que je vais faire jusqu'à ma première paie ?   

 

Il est 16:10. Je prends les pages jaunes pour trouver le numéro d'un avocat pour qu'il me conseille... l'employeur n'a pas le droit de faire ça !

 

À 18:30, je vois mes chances presque nulles de parler à un avocat à cette heure-là. Cinq tentatives plus tard...

 

-" Bélanger et associés" bonjour!

 

J'explique mon problème à Me Bélanger qui prend quelques minutes pour tenter de me diriger dans ma démarche...

 

-Vous pensez que le syndicat ne pourra pas vous aider à résoudre votre problème ? Me demande l'avocat.

 

-Je ne crois pas ! Ils vont sûrement me dire que la convention est signée ainsi... !

 

-Effectivement, il y a de bonnes chances !

 

-Mais Me Bélanger, ne devrais-je pas contacter les "Normes du travail" ou bien la "Charte des droits et libertés"... ? Lui demandais-je.

 

-Désolé mon cher monsieur mais ces organismes n'existent plus depuis plusieurs années déjà ! M'informe l'avocat.

 

-Ah non !

 

-Malheureusement non !

 

-Mais alors, vous seul pourrez m'aider ?

 

-J'ai bien peur que...

 

-Vous savez, si j'avais lu le contrat au complet, je ne l'aurais jamais signé ! Vous le savez bien, on a pas l'habitude de lire les contrats au complet... surtout pas les phrases petites comme des poussières dans le bas de la page ! J'avais tellement hâte de travailler et j'avais l'opportunité de me faire embaucher... j'étais pressé... je ne voulais pas perdre ma chance... c'est comme si j'étais prisonnier... vous comprenez, n'est-ce pas ? J'ai travaillé pour la ville de Longueuil pendant quinze ans avant de tomber sur le chômage après des coupures de postes... J'aimerais ça avoir une paie aux deux semaines comme tout le monde. Au pire, chaque mois ! Je ne veux pas être esclave de mon travail et être payé aux dix ans ! VOUS ALLEZ POUVOIR M'AIDER ? Lui demandais-je, quasiment en le suppliant.

 

-C'est toujours le même problème, les gens ne lisent pas, ils sont pressés, ils avaient confiance...

 

-VOUS POURREZ M'AIDER ?

 

-Je vous comprends sauf que... un contrat, c'est un contrat ! Me dit l'avocat en me remerciant d'avoir appelé !   

 

FIN

 

TOUS DROITS RÉSERVÉS

1997