"LE RÊVE D'UN FOU"

 

 

L'asile est plein à craquer. Visiteurs, employés, fous, tous y trouvent leur compte.

 

En ce samedi soir du 17 janvier 1979, les grands couloirs blancs réchauffent les malades mentaux de la froideur habituelle.

 

Certains lisent assis par terre, d'autres se battent et se crient par la tête, d'autres redécouvrent la sexualité entre deux machines distributrices de boissons gazeuses...   

 

Une grosse femme de 300 livres crie au meurtre tandis que quatre gardiens tente de la maîtriser mais la crise de nerfs est difficile à contrôler pour celle qui ne peut contrôler son cerveau.

 

On entend une fenêtre se fracasser. Un cendrier en vitre vient d'être projeté à travers la fenêtre par un jeune détraqué qui lance tout ce qu'il trouve sur son passage.

 

Deux autres gardiens arrivent pour l'enfermer à son tour.  

 

C'est le désordre total à la cafétéria, la bouffe est éparpillée un peu partout sur les murs et sur le plancher.

 

On dirait une grande garderie sens dessus dessous. Les pauvres employés sont à la veille de perdre la tête eux aussi avec le désordre social des internés.

 

-De toute façon, le désordre d’ici reflète toujours celui de l'extérieur ! De dire un gardien.  

 

Les psychologues et les psychiatres en ont ras le bol d'entendre des conneries à longueur de journée.

 

Ils feignent de prendre des notes concernant les problèmes des malades comme un " supposé" intérêt à les écouter.

 

Des notes qui servent surtout à justifier le salaire de celui ou de celle qui pense à sa maîtresse (ou à son amant) plutôt que d'écouter celui qui a mal à l'âme.  

 

Le concierge du 2e étage est en colère puisqu'il vient de se faire renverser intentionnellement sa chaudière d'eau sur le plancher par un autre débile qui se pense bien comique avec ses mauvais coups à répétitions.  

 

En passant devant le bureau du directeur, on aperçoit Pompano...

 

-Que se passe-t-il Pompano, tu as un problème ? Lui demande le directeur vêtu d'un complet bleu poudre en sirotant une canette de Coke du haut de la paille rose et blanche.

 

-Monsieur le directeur, ça fait dix ans que je suis ici et je suis rendu à 43 ans. Vous savez, depuis près de huit mois, je fonctionne normalement. Sans surveillance, sans maudite pilule et sans injection anti-dépressive. Donc je juge que j'ai la capacité de fonctionner dans la société comme tout le monde... ou presque !

 

Le directeur le regarde d'un air un peu perplexe. Il finit son 18e Coke de la journée et s'en ouvre un 19e en prenant soin d'en offrir un à Pompano.

 

-Oui, avec plaisir ! Répondit le requérant. Le directeur découpe l'emballage plastifié d'une nouvelle caisse de 24 avec son canif Victorinox pour la placer dans le réfrigérateur.

 

-Tiens Pompano, veux-tu une paille ?

 

-Non... pas nécessaire... merci !  

 

Pompano est nerveux d'entendre peut-être le refus du directeur de le laisser partir mais il a quand même confiance. Il serre la canette froide entre ses deux mains moites comme pour se réconforter.

 

La fenêtre du bureau donne sur une belle tempête de neige qui fait danser les gros arbres devant l'entrée principale.

 

Le déneigeur s'affaire encore à déblayer l'immense stationnement avec son Cherokee à quatre roues motrices.   

 

-Si je comprends bien Pompano, tu te sens entièrement guéri de ton traumatisme crânien, de tes dépressions, tes tentatives de suicide...? Demande le directeur en regardant la tempête.

 

-Absolument, j'ai confiance ! Répond Pompano.

 

-On devra te faire passer des tests... ajoute l'homme bleu poudre.

 

-N'importe quand ! S'encourage Pompano comme un enfant devant un sapin de Noël..

 

-Bon écoute, je sais que ta condition s'est beaucoup améliorée ces derniers temps et je te donne rendez-vous... mercredi à 16:00 pour te donner notre point de vue. D'ici là, tu seras contacté au fur et à mesure pour les examens d'aptitudes. On va aussi étudier ton dossier et on t'en donne des nouvelles...

 

-Monsieur le directeur, vous ne serez pas déçu de mes résultats !

 

Pompano part du bureau pour retourner à son enfer quotidien. Il pense en se promenant dans les couloirs habités par toutes sortes de maladies... -Encore quatre jours à attendre avant d'avoir le " O.K." pour sortir d'icitte !

 

J'aime pas ça attendre parce que ça m'énerve. J'espère juste que les examens seront pas trop compliqués...

 

D'un coup qu'il m'arrive une "bad luck" pis que j'passe pas les examens avec succès? Ben non, ça va ben aller ! Pense-t-il. Il décide d'aller se coucher même s'il n'est que 20:09.   

 

S'allongeant sur son lit, il se met à prier un peu, même si ce n'est pas vraiment dans ses habitudes... -Mon Dieu, faites que je réussisse sans problème pour que je puisse partir de cet asile qui me rendra fou de nouveau si je reste icitte... je veux vous montrer que chu capable... merci mon Dieu ! Il ferme sa lampe et s'endort rapidement.   

 

MERCREDI, 16:03... LE GRAND JOUR !

 

-Bonjour Pompano, assieds-toi... veux-tu un Coke ? Demande le directeur à l'homme désireux de quitter ce monde interné.

 

-S'il-vous-plaît ! Répond Pompano.

 

-Pompano, je te présente Monsieur Powell ! C'est le psychiatre qui va donner une réponse finale à ta demande. C'est aussi lui qui a étudié ton dossier et tes résultats. Pompano regarde le psychiatre d'un air un peu méprisant tandis que celui-ci attend le début de l'audition avec les deux bras croisés sur sa poitrine. (Je connais son jeu au psy., il va faire semblant de prendre des notes en m'écoutant encore ! Mon oeil ! Ta maîtresse va te sacrer là pauvre con !) Pense Pompano de celui qui décidera de son avenir immédiat. -Quand vous voulez, M. Powell ! Lance le directeur qui prend place dans son gros fauteuil. Le psy. débute son discours...

 

-Bon, Pompano, j'ai étudié ta demande avec une grosse loupe, si tu vois ce que je veux dire !

 

-Non... je ne vois pas ! Répond Pompano en se sentant dans un labyrinthe à sens unique qui s'achève en cul-de-sac !

 

-Ne t'en fais pas, tout va bien ! Rassure le psy..

Pompano vient de voir la lumière au bout du tunnel d'après le regard du psy. qui le réconforte et lui redonne confiance en ses moyens. Le directeur écoute la conversation en mâchouillant sa maudite paille.

 

-Comme tu le sais, nous t'avons évalué à différents niveaux et j'ai les résultats. Est-ce que tu veux savoir tous les pointages obtenus dans les différentes étapes ou bien...?

 

-Je veux savoir le global, si je sors d'icitte ! Lance impatiemment Pompano.

 

-Oh je vois ! S'exclame le psy. en ayant affaire à un homme décidé. Nous t'avons évalué sur tes aptitudes psychologiques et psychiques. Relativement à ton accident et à tous les problèmes qui ont suivi, tes problèmes de névrose sont quasi-inexistants au moment où l'on se parle. Ton cerveau est en bon état. On sent une bonne relation éclairée entre ton cerveau et ton esprit. Tu as bien réussi la batterie de tests, Pompano ! Il se sent très heureux tout à coup...

 

-Cependant, j'ai quelques petites questions pour terminer mon étude...

 

-Allez-y ! De dire Pompano.

 

-Si on te donne l'autorisation de partir, où iras-tu ? Que feras-tu ? As-tu des buts, des rêves, des ambitions ? Demande le psy.. Le directeur est actuellement à la toilette mais ça ne change absolument rien qu'il soit là ou non pour répondre à la demande de Pompano.

 

-J'irai temporairement chez mon frère qui demeure au centre-ville en attendant de me trouver un petit appartement. Ensuite, je me chercherai du travail.

 

-Et côté finance... comment ça se déroule ?

 

-Ça ne m'inquiète pas du tout parce que j'ai gagné un assez bon montant le mois passé à la loterie et je n'ai encore rien dépensé jusqu'à maintenant.

 

-Je vois ! Donc tes buts sont ton appartement et ton travail si je comprends bien ? Demande le psy. en regardant ses notes.

 

-Euh... oui... en partie ! Bafouille Pompano.

 

-Comment "en partie" ? Rétorque le psy.

 

-C'est une partie de mes buts... l'appartement et le travail, ça sera le quotidien…

 

-Et puis ?

 

-Mais mon but ultime serait de... peinturer ! Pompano regarde le plafond s'imaginant réaliser son rêve...

 

-De peinturer ? S'étonne le psy., croyant son idée un peu bizarre.

 

-Oui, oui ! Vous avez bien compris, de peinturer... peinturer ma chambre...

 

-Mais selon toi Pompano, est-ce un but ultime de vouloir peinturer sa... chambre ?

 

-Sachez que je n'ai jamais peinturé de ma vie ! Avant que les problèmes me tombent dessus, je payais toujours des peintres pour faire le travail et j'ai toujours admiré la rapidité et la façon de faire de ces gens. Donc moi aussi je veux être fier de ce que je peux accomplir. Même si ça peut vous paraître loufoque comme idée, c'est ce qui compte pour moi. Explique Pompano, fier de son récit et de ses valeurs.

 

-Mais alors pourquoi ta chambre ? Qu'est-ce que tu vas faire du reste de l'appartement ?

 

-Ma chambre sera la pièce la plus importante. Répondit Pompano avec certitude.

 

-Ah oui ! S'étonne le psy..

 

-Certainement, puisque c'est le premier et le dernier endroit que l'on voit dans une journée. C'est le lieu de repos, alors nous lui devons respect.

 

-Et pour ce qui est du reste ?

 

-Le reste est secondaire... faut pas paniquer avec ça ! Conclut Pompano.  

 

Le psy. jette un coup d'oeil rapide au directeur mais le regard de ce dernier projette une neutralité déconcertante. Donc rien ne laisse entrevoir une opinion soit négative ou positive de la situation.

 

-Pompano, je trouve ton idée effectivement bizarre mais tes arguments se tiennent. Tu as réussi avec succès tous les tests ! Tu as juste à signer ici et tu inscris la date et l'heure de ton départ. Le psy. lui passe le formulaire "Fin de traitement: Départ". Pompano signe son nom avec une rapidité qui le surprend lui-même et date son départ au lendemain: 18 janvier, 10:00.  

 

Après avoir quitté l'asile, notre nouvel homme quitte son frère après trois semaines de cohabitation fraternelle, de locations de films, de sorties nocturnes...

 

Le nouveau citoyen à part entière s'est trouvé un appartement non loin de chez son frère sur la rue Bleury.  

 

-Bonjour Monsieur Pirandello, voici les clés qu'il vous manquait. Lui dit gentiment le propriétaire de l'immeuble.

 

-Appelez-moi Pompano... merci beaucoup !

 

-Très bien... Pompano ! Sourit le propriétaire.

Pompano referme la porte de son 2 1/2 meublé.  

 

Le 20 février, c'est jour de fête pour Pompano car il se retrousse enfin les manches pour débuter son escapade de rêve et en est très fier.

 

Jour après jour, il peinture sa chambre avec une gaieté de coeur qui l'encourage à continuer son oeuvre...  

Le 7 octobre, le téléphone retentit dans le bureau du directeur de l'asile...

 

-Oui bonjour, M. Sealand à l'appareil ! S'annonce le directeur.

 

-Bonjour M. Sealand, c'est Pompano !

 

-Bonjour mon vieux, comment vas-tu ? Demande le directeur, semblant s'y intéresser davantage.

 

-Ça va très bien... je viens tout juste de terminer mon rêve ! S'exclame Pompano, fier de la bonne nouvelle.

 

-Ça t'a pris 7-8 mois pour peinturer ta chambre ?

 

-Quoi, c'pas correct ? J’ai mis deux couches…

 

-Non c'pas ca mais... d'habitude ça prend pas tant de temps... Explique-t-il au nouveau peintre.

 

-Je veux vous inviter à venir voir ça, pouvez-vous venir après le travail ?

 

-Aujourd'hui ?

 

-Pourquoi pas !

 

-D'accord mais... pas trop longtemps ! Acquiesce le directeur.

 

-Juste le temps d'un Coke ! Suggère Pompano.

 

-Ah là tu parles !   

 

Vers 17:30, le directeur frappe à la porte de Pompano qui vient lui ouvrir avec empressement.

 

En entrant dans l'appartement, le directeur a dû contourner une douzaine de gros sacs de vidanges remplis de bouteilles vides de "Liquid Paper"...   

 

FIN    

 

tous droits réservés

1997