"LA PATATE"

 

Ils l'appellent tous "la patate" ! Quand quelqu'un lui parle, c'est pour le traiter de grosse patate ! Son existence est reliée au fait qu'il pèse, à 15 ans, un léger 420 livres !   

 

À le voir aller, on comprend le sens du mot "pesant" !

 

Ses jambes doivent être fortes pour supporter une telle charge qui le remet sans cesse en question. Elles sont sûrement fortes mais constamment fatiguées.

 

Son dos en prend aussi pour son rhume. La lenteur de ses mouvements nous donne l'impression de regarder un film au ralenti...  

 

"La patate" a évidemment un prénom comme tout le monde sauf qu'il ne l'entend pas souvent; Jeffrey !

 

Il ne connaît pas vraiment autre chose que sa grosseur. Il est né gros, il est gros et il terminera sa vie, gros ! Du moins c'est ce qu'il en pense.   

 

Malheureusement, il n'a pas d'ami pour s'amuser comme tout le monde. N'a jamais eu de copine. Il est seul dans son monde de lourdeurs, d'incompréhensions et de méchancetés.

 

Il divague de diète en diète pour essayer de s'en sortir. Fait de l'exercice léger presque à tous les jours. Son but est de perdre au moins 250 livres !

 

Il ne se donne cependant pas de temps limite ! Un jour, on ne sait quand, il aimerait se réveiller avec un poids normal et être considéré égal aux autres.

 

Il aimerait aussi pouvoir s'intégrer dans la société en passant inaperçu.   

 

Jusqu'à présent, la plage est sa fidèle amie.

 

Jeffrey et ses parents habitent près de la mer. Il aime bien la plage. Il fait juste s'y promener car il a trop honte de sa personne pour s'y baigner.

 

Se montrer en costume de bain serait pour lui, une catastrophe, un désastre de la nature, une bombe nucléaire!

 

Il s'y promène en regardant les autres qui s'amusent comme des fous. Il aimerait bien se baigner mais ce n'est pas pour tout de suite. Il se dit qu'un jour, son tour viendra et il sera au rendez-vous.   

 

Quelques jours plus tard, Jeffrey en a assez d'être un prisonnier en liberté dans ce monde de complexes.

 

Il se lève à 5h00 du matin en se dirige immédiatement sur la plage tandis qu'il n'y a encore personne qui pourrait l'apercevoir et rire de lui.

 

Il enfile son costume de bain avec un peu de difficultés. Saute dans ses souliers et se sauve avec sa serviette comme s'il allait commettre un crime. Il est très nerveux.

 

 Il doit marcher environ cinq minutes avant d'atteindre la plage. Il est très nerveux de s'offrir ce cadeau si précieux. Sa serviette est autour de ses épaules au cas où un voisin matinal l'apercevrait.  

 

Maintenant à la plage, il enlève ses souliers pour marcher sur le sable chaud et enlève la serviette pour la laisser pendre dans sa main droite.

 

La plage est déserte. Le calme matinal vaut son pesant d'or.

 

Les goélands survolent déjà les alentours en attendant la nourriture. Un bateau passe au loin. Jeffrey se sent un peu gêné de sentir une présence, même lointaine.

 

Il dépose maintenant ses affaires et se met à courir dans l'eau, tant bien que mal, pour faire connaissance avec la mer...

 

Il n'est pas un habile nageur mais il se sent admirablement bien dans l'eau. Il se sent plus léger.

 

Il a l'agréable impression d'être moins gros. Il n'a pas été heureux de cette façon depuis longtemps.

 

Il marche en se regardant les orteils au fond de l'eau. Il se laisse bercer, caresser, adopter par les douces vagues. Il se sent terriblement bien. Il se sent seul au monde. Il se sent comme jamais.   

 

Voulant profiter du soleil, il se couche sur le dos sur sa serviette. Supportant sa montagne de graisse, il craint que quelqu'un arrive. Il surveille constamment autour de lui.

 

Il s'abandonne maintenant totalement sous le chaud soleil rayonnant. Il s'endort, se laissant aller.  

 

Environ trente minutes plus tard, il dort toujours. La plage commence à avoir de la difficulté à supporter son poids immobile.

 

Il s'enfonce doucement dans le sable. Il s'enfonce d'environ un pouce à la minute...  

 

Un peu plus tard, on aperçoit un gros trou... Jeffrey dort dedans !

 

Tout à coup, le soleil se cache derrière de gros nuages gris venus d'on ne sait où. Le vent se met à souffler de plus en plus fort.

 

L'orage nous saute en plein visage.

 

Le vent augmente de puissance sans arrêt et balaie le sable comme un coup de fouet en remplissant le trou par-dessus Jeffrey pour l'enterrer au grand complet...

 

La pluie tombe jusqu'en soirée et nulle trace de Jeffrey...  

 

Le lendemain matin, sa mère est morte d'inquiétude car Jeffrey n'a avisé personne de sa super visite à la plage. Elle se demande bien où il peut être !   

 

Lorsqu'elle passe à la plage avec les policiers pour continuer les recherches... ils n'ont pu qu'apercevoir des plants de... Patate !   

 

FIN

 

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1997