L'ÉGLISE DU BONHEUR"

 

Au parc Lafleur en 1970...

 

lls s'y rencontrent tous trois fois par semaine depuis des années. C'est presque leur seule raison de vivre.

 

Du moins, une passion, un rêve accessible, une activité passionnante pour ceux qui n'ont plus vraiment un grand choix.  

 

Dans la Vallée du Richelieu, le grand terrain situé près des courts de tennis accueille des dizaines d’amateurs de ce sport plutôt tranquille qui joint fort bien le bavardage et l'amusement recherché.

 

Les lampadaires éclairent le terrain de façon très énergique puisque toutes les ampoules ont été changées il y a trois semaines. Les joueurs se plaignaient de l'éclairage qui était trop faible, inadéquat, quasiment gris.   

 

Ce soir-là, on peut y entendre le fracassement des boules qui s'entrechoquent d'un bout à l'autre du terrain.

 

Et la gaieté de ceux et celles qui attendent toujours ce moment avec impatience d'une journée à l'autre: se retrouver pour jouer à la pétanque !  

 

Les soirs de pétanque, pas question de se raconter ses problèmes ou ses maux. C'est le plaisir qui domine et adieu les tracas (du moins de 20 à 23h !).

 

Mais comme il y a toujours l'exception à la règle, Mme Beaumarchais, la seule, se fout bien de la "soirée de plaisir à la pétanque".

 

La p'tite dame de 74 ans s'inscrit toujours à ces soirées mais se limite souvent à rester assise sur un banc et à projeter ses ondes négatives...

 

-Bon, qu'est-ce que je suis venue faire ici encore ? J'aurais été bien mieux de me coucher devant la T.V. plutôt que de venir voir cette bande de mourants-là ! Lance Mme Beaumarchais.

 

-Ben on se demande bien qui sont les plus mourants entre vous ou nous ? Vous devriez la fermer, vieille fatigante ! Réplique au nom de tous les autres, M. Privet, 82 ans.

 

-Parlez-moi pas comme ça vous, vieil athlète de bingo ! Parce qu'avec mon mal de tête, mon mal de dos pis mon mal de coeur, je vais me mettre à vomir sur votre beau terrain de pétanque ! Lance-t-elle avec ironie.

 

-Ben faites-donc ça ! Ça va vous faire de quoi à faire ! Pis on vous entendra pas parler pendant ce temps-là ! Rétorque de nouveau M. Privet, fier de sa réponse. Les autres se mettent à rire, ayant bien aimé sa réponse qui lui clouera le bec pour au moins... quelques minutes !

 

En oubliant Mme Beaumarchais, le bonheur règne toujours au maximum pour ces aînés.

 

-Vous appelez ça l'âge d'or vous ? Tout ce qu'il y a d'or dans cet âge, c'est la pétanque ! Répond M. Modiano, le seul Italien du groupe des activités communautaires.

 

À les regarder aller, on dirait une bande de jeunes enfants à la récréation qui se défoule avant de retourner en classe !

 

-Moi, avec mon ramasse-boules, j'ai même plus besoin de me pencher ! Lance M. Villeneuve à travers l'épaisse fumée de son gros cigare qui parfume grossièrement l'oxygène...

 

-Oui c'est une bonne affaire que t'as là mais quand on se penche, on fait de l'exercice... pis c'est ça qui est bon pour nous autres ! Informe le jeune M. Labelle, 63 ans.

 

Certains jouent avec des boules de métal, d'autres avec des boules de plastique, question de goût!

 

-Pis comment va ma p'tite Mme Beaumarchais ? Elle est venue à bout de se fermer la trappe ? Lui demande M.Privet comme en parlant à un bébé dans un berceau.

 

-Oui, je me ferme la boîte parce que je suis gelée ! À l'heure qu'on est rendu, ça me prendrait une veste. J'ai pas emmené la mienne pis c'est vraiment pas chaud les soirs d'août ! Explique-t-elle.

 

-Comme c'est dommage ! La fatigante a froid comme une abeille sur un cornet ? Mais nous autres, on a la paix pendant ce temps-là ! Ajoute M. Privet qui décide de lui prêter son chandail de laine pour la réconforter.

 

-Merci !

 

-Mais la prochaine fois que vous ferez une sortie, au lieu de penser à vos conneries, pensez-donc à vous traîner une veste ! Tenez, vlà mon chandail... mais vomissez pas dessus là ! Lui dit le généreux homme pour la taquiner.

 

-Merci encore vieux "schnock" Répond-t-elle, heureuse de se réchauffer dans le chandail des Expos !   

 

Il est maintenant 22h55. Le réglage automatique commence à diminuer l'intensité des lumières du terrain de pétanque, des courts de tennis et du terrain de jeu des enfants.

 

Étant donné la dernière soirée de pétanque de l'été, la tristesse s'installe profondément durant les quelques minutes qu'il reste à jouer sous l'éclairage de plus en plus faible...

 

-Bon, on ramasse nos choses, on doit partir ! Ordonne Mme Benni, l'organisatrice des activités sportives et culturelles pour les aînés.

 

-Oui on le sait qu'on doit partir ! Avec notre vieillesse, on sait même pas si on va être là l'été prochain pour revenir jouer à la pétanque ! Répond avec tristesse M. Éthier.

 

-Dites-donc pas ça M. Éthier ! On va tous se retrouver à la pétanque l'été prochain! Encourage Mme Benni.

 

-Avez-vous froid M. Privet ? Je peux vous remettre votre chandail si...

 

-C'est pas chaud mais gardez-le ! Vous me le remettrez au bingo cette semaine. Lui confie M. Privet.

 

-O.K., merci beaucoup de votre gentillesse ! Lui répond la vieille fatigante, reconnaissante et heureuse que quelqu'un s'occupe d'elle.  

 

Quelques jours plus tard, ils sont tout réunis dans le gymnase de l'école secondaire pour la première soirée de bingo de l'automne...

 

-Bon, on est prêt à commencer ? Demande Mme Benni en faisant tourner le boulier. On entend un très sombre "oui" de la part de 2 ou 3 participants... l'ambiance n'est pas vraiment à la fête.

 

-Ben voyons, qu'est-ce que vous avez ? Êtes-vous morts? Demande Mme Benni à son groupe pas très enthousiaste de cette soirée de bingo.

 

-On a pas de fun au bingo, on trouve ça plate !

Réplique Mme Léonard, du fond de la salle.

 

-Arrêtez-donc de vous plaindre ! On commence... B 32 ! Annonce l'organisatrice et "calleuse" de boules.

 

-Hey moi j'peux pas jouer ! Crie Mme... Beaumarchais !

 

-Bon qu'est-ce qu'elle a encore elle ? Lance M. Thibault derrière ses lunettes épaisses.

 

-Hey "shut up" les fonds de bouteilles ! Lui crie la vieille fatigante.

 

-Un peu de respect les amis... qu'est-ce qu'il y a Mme Beaumarchais ? Intervient Mme Benni.

 

-Ben j'vois rien sur mes cartes... j'ai oublié mes lunettes !

 

-Vous avez oublié vos fonds de bouteilles ? Lui relance M. Thibault.

 

-Bon ça va, on se calme ! Mme Benni essaie de maintenir le calme...

 

-Pis il faudrait fermer la porte d'entrée, j'ai des courants d'air jusqu'ici ! Ajoute la vieille fatigante.

 

-Voulez-vous qu'on baisse le plafond avec ça ? Lui demande M. Girard.

 

-Non, c'est pas nécessaire, il est bien à cette hauteur-là ! Répond-t-elle en regardant le plafond avec son air de comédienne innocente.

 

-Vous êtes rien qu’bonne pour semer la zizanie, vieille tannante ! Lui dit M Darwin.

 

-Bon, ils m'ont trouvé un autre nom asteur: vieille tannante ! Ils développent leur vocabulaire de plus en plus ! Rit la vieille tannante !

 

-Hey, qu'est-ce qu'on fait ici ? Le bingo, on trouve ça plate pour mourir ! La seule affaire qui nous intéresse, c'est la pétanque ! Informe M. Léger.

 

-Je le sais mes pauvres mais qu'est-ce que je peux faire de plus ? Demande Mme Benni.

 

-C'est pas de ta faute si ya rien d'autre qui nous accroche. Réconforte M. Léger à celle qui fait bien son possible pour divertir ses vieillards.   

 

En cette fin du mois de novembre, la neige tombe de plein fouet sur le beau paysage tandis que M. Privet prend le thé chez M. Labelle...

 

-Hey regarde la belle neige qui tombe ! Le jeune vieux est debout et regarde son patio qui s'évade sous l'épaisse couche de neige qu'envoie la tempête...

 

-Oui la neige est bien belle mais je pense qu'on a tous bien hâte au mois d'avril pour se relancer dans la pétanque... constate M. Privet.

 

-Ah c'est vrai qu'on a tous bien hâte de revoir ce moment-là... acquiesce le jeune vieux.

 

-Tout le monde s'ennuie sans la pétanque ! On trouve le temps ben long: bingo, piscine, bibliothèque... bingo, piscine, bibliothèque... bingo, piscine, bibliothèque... c'est toujours les mêmes affaires plates ! Ajoute M. Privet.

 

-Pis la vieille fatigante qui n'arrête pas son manège de fou de toujours mettre le trouble partout... Le jeune vieux est tanné de toujours l'entendre se plaindre et de déranger les autres.

 

-Oh oui je le sais, c'est fatiguant à la longue ! Reconnaît M. Privet.  

 

Après la séance de bain libre du dimanche matin, Mme Benni attend tout le monde dans le hall d'entrée de l'école pour leur dire un petit mot.

 

-Bon tout le monde est là ? J'ai quelque chose à vous dire... Commence l'organisatrice. Je le sais que ça fait pas partie de vos activités. Il y a un autobus qui nous attend pour nous emmener à l'église de la paroisse.

 

Fernand Gignac donne un spectacle spécialement pour vous aujourd'hui... Explique Mme Benni.

 

Enfin, l'espoir revient dans le regard des vieillards qui s'empressent de monter dans l'autobus. Mme Benni a trouvé une bonne raison pour les emmener à l'église...

 

-"Donnez-moi des roses, mademoiselle... " Chantonne le jeune vieux.

 

-Bon ben on va aller écouter Fernand ! Ça sera pas aussi trippant que la pétanque mais ça va faire différent ! Balbutia l'Italien, plus friand des chanteurs de son ethnie.

 

-Moi je l'aime beaucoup ! Ajoute Mme Labonté de l'arrière de l'autobus.

 

-On est arrivé ! Annonce le chauffeur.

 

-Faites attention, c'est glissant ! Prévient de nouveau Mme Benni.

 

-Avec toute cette neige et cette glace, on va finir par se casser la gueule un moment donné ! Ajoute M. Chevrier en se tenant sur le jeune vieux.

 

Le climat est serein puisque Mme Beaumarchais n'a pas dit un mot du court voyage.

 

Dès l'entrée des aînés dans l'église, ils sont tous en état de choc...

 

-C'est incroyable ! S'émerveille M. Privet.

 

-C'est quoi la joke ? Réplique l'Italien.

 

-Ça s'peut pas ! De dire Mme Simon.

 

-On rêve ! Crie le jeune vieux.   

Mme Benni monte à l'autel pour prendre place au micro...

 

-Mes chers amis... Fernand Gignac... c'était pas vrai ! Mais ce qui est vrai, c'est qu'on inaugure aujourd'hui en ce 29 novembre... votre terrain de pétanque intérieur! Annonce l'organisatrice, heureuse de les voir heureux.

 

-On va pouvoir jouer à l'année longue... beaux temps, mauvais temps ? Un cadeau du ciel ! Lance M. Bonneau en versant une petite larme de joie.  

 

Le plancher de l'église est totalement en terre battue. Des arbres artificiels entourent le terrain pour créer l'effet de la nature. Près du mur, sous les vitraux, des machines à cafés, à gâteaux, à chips... attendent impatiemment les vieillards devenus heureux. Des boules neuves et brillantes attendent aussi sur le terrain et l'éclairage est parfait.

 

-Merci Mme Benni ! Lui dit M. Lafrenière.

 

-Non, ce n'est pas moi qu'il faut remercier ! Informa Mme Benni.

 

-Mais qui a payé pour tout ça ? Demande M. Privet, curieux.

 

-C'est votre vieille... fatigante !   

 

Les vieux n'en croient ni leurs yeux et ni leurs oreilles ! Elle monte à l'autel et prend place au micro...

 

-Ben oui c'est encore de ma faute ! Dit Mme Beaumarchais, souriante pour une des rares fois.   

 

Comme par magie, la vieille fatigante devint l'amie de tous et fut invitée à lancer la première boule pour l'inauguration du terrain...   
 

FIN

 

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1997