"PROMENADE QUOTIDIENNE"


 

Je ne sais quoi faire de mon temps. Le soleil revient à la surface du ciel comme un regard d'enfant dans un trou de serrure.

 

L'été est sans pareil. Le parfum de la nature nous fait plonger dans un rêve quasi immortel.

 

Devant la brasserie du petit centre commercial du quartier, une troupe de motards parlent fort sur le trottoir...

 

Un jeune homme lave les grandes vitrines du magasin de chaussures… Le bar laitier est plein à craquer…  

     

En continuant ma marche quotidienne, je réalise que tous les éléments du décor m'envoient une énergie positive qui m'encourage à continuer encore et encore pour satisfaire mon instinct athlétique.  

 

Après une heure de marche, quoi de mieux qu'une petite demi-heure de jogging pour se faire pomper le coeur davantage !

 

Je sillonne toujours sensiblement le même parcours mais aujourd'hui, je m'éloigne quelque peu de mon itinéraire habituel par simple curiosité.

 

Je maintiens le rythme à une vingtaine de kilomètres/heure. Juste à me promener et à observer ce qui se passe autour, des dizaines et des dizaines d'histoires se bousculent dans ma tête pour en ressortir presque aussitôt.  

     

Dans le grand stationnement de l'aréna, une quinzaine de jeunes jouent au hockey en patins à roulettes en se criant à tue-tête plus souvent qu'autrement...

 

De l'autre côté de la rue, on entend de la musique à plein volume qui provient de la cour avec une bande de jeunes encore qui s'amusent beaucoup.

 

La piscine s'englobe de ses vagues. Le "barbecue" fume à plein. Il y a beaucoup de ballons multicolores accrochés au bord de la maison jusqu'au poteau de téléphone. Il y a aussi une grande bannière affichant: "BONNE FÊTE SUZIE !".   

   

Un homme bien portant n'en peut plus de voir sa tondeuse à gazon qui ne veut pas démarrer et crie à sa femme de lui donner une bière...   

 

Trois gars de la ville en regardent un autre qui nivelle le nouvel asphalte près du canal...  

  

Cinq jeunes femmes déambulent sur le trottoir, fières de se faire bronzer le nombril en essayant de jouer au "top model"...  

 

En passant près de l'arrêt d'autobus, des jeunes me demandent si j'ai $0.25... ? 

   

Un chat court après un chien en traversant la rue en trombe...  

 

Un livreur de pizzas déboule une dizaine de marches en échappant ses boîtes ! Je suis prêt à l'aider mais il me fait signe de la main qu'il n'a rien et se met à rire de sa chute...

 

-Au lieu de monter les marches quatre par quatre, je vais me contenter de deux par deux la prochaine fois ! Me dit-il en riant.  

   

Au coin de la rue, un automobiliste engueule un handicapé en fauteuil roulant qui pense que toute la rue lui appartient...  

 

Une caisse de bières explose sur le sol à partir du 2e étage et la femme ordonne à son gros épais de mari d'aller se faire voir ailleurs...  

     

En recommençant à marcher un peu pour refroidir mon corps de ce léger effort physique, j'ai l'impression qu'une présence inconnue hante mes pensées. Une sorte d'intuition, de pressentiment qui me dit de me surveiller, qui me dit que je ne suis pas seul...

   

Je me retourne pour voir s'il y a quelqu’un ou quelque chose de louche derrière moi... Un homme d'environ 30 ans habillé en "jogging" marche derrière moi à environ cinquante pieds et me regarde...

 

Je n'ai pas l'habitude de me stresser si facilement... c'est sûrement une coïncidence... cet homme ne me veut sûrement rien...   

 

Je suis à dix minutes de chez moi et j'arrête au dépanneur pour m'acheter un p'tit sac d'amandes grillées car mon estomac commence à se creuser. Évidemment, je jase quelques minutes avec Josée, la caissière.

  

C'est une amie de mon fils Raymond, mon plus vieux. Ils étudient ensemble à l'université en médecine vétérinaire. Nous parlons de la pluie et du beau temps... Une charmante jeune femme !  

 

En sortant du commerce, l'homme que je pressens me suivre est accoté contre le mur de briques de l’édifice voisin... il me fixe toujours !

 

-Ben voyons, est-ce que je vais voir cet homme toute la journée ? Pensais-je. Est-ce qu'il me veut quelque chose ? Pourquoi me regarde-t-il comme ça ? Est-ce une connaissance d'enfance que je ne reconnais pas ? Me questionnais-je.

 

Je me mets à penser à mes anciens amis et connaissances de mon plus jeune temps et ni cette figure, ni ce regard fatiguant n'apparaît dans un de ces tableaux.

 

À moins que... j'ai trois amis qui sont juges à la Cour Supérieure et nous sommes souvent ensemble en public... c'est peut-être concernant une condamnation ou un mauvais jugement envers un criminel qu'il connaît... ou qu'il est luimême !

 

Ou est-ce que Raymond a des problèmes ? À ma connaissance, il ne doit d'argent à personne... Il ne sort presque jamais... J'ai jamais eu connaissance d'un incident malencontreux à son sujet... Pensais-je en essayant de comprendre.  

 

Il marche toujours derrière moi et commence sérieusement à m'emmerder avec sa filature. Je vais faire quelques détours pour voir s'il me suit vraiment...

 

Je débute ma course pour voir sa réaction et il commence à courir. Il garde toujours une certaine distance. Donc je me dis qu'il ne veut certainement pas m'agresser ou me voler. À moins qu'il attende le moment propice ?

 

J'entre dans un édifice où des gens âgés sortent en me retenant la porte... Je monte quatre étages par l'escalier de secours... Je redescends jusqu'au sous-sol en empruntant tous les détours possibles...

 

Je sors par la sortie arrière qui donne sur le stationnement et rien à faire... il est toujours là ! Une vraie tache indélébile... une sangsue dans mon sang... un blocage dans mon cerveau !

 

L'homme semble entêté et déterminé à ne pas me lâcher... Je vais maintenant en avoir le coeur net.  

En traversant  l’immense parc à grands pas, je me retourne brusquement en continuant de courir mais... en sa direction...

 

 Il continue sa course sans broncher. Nous avons l'air de deux camions se préparant à un face à face mortel... Que va-t-il se passer ?

 

À une dizaine de pieds de distance, on freine subitement avec le frein d'urgence...

 

L'essoufflement du moment nous empêche de parler. Le parc est rempli de jeunes dans les jeux d'enfants et la piscine publique est à pleine capacité.  

Après quelques secondes de répit, l'homme me tend la main...

 

-Bonjour monsieur ! Dit-il. Il semble quand même aimable et sans problème apparent. Je lui tends la main à mon tour...

 

-Bonjour, qu'est-ce que vous me voulez ?

 

-Dites-moi "tu", j'ai seulement 32 ans ! M'informe-t-il.

 

-Pourquoi tu me suis ? Rétorquais-je.

 

-C'est pas d'aujourd'hui que je vous surveille ! Dit-il, souriant.

 

-Comment ça ? Que me vaut ton attention ? Demandais-je, curieux.

 

-Je vous vois marcher à tous les jours," jogger", courir très rapidement... ils sont vraiment très performants ! Dit-il.

 

-Quoi ça ? Qu'est-ce qui est performant ? De quoi tu me parles ?

 

-De vos souliers ! Répondit-il.

 

-Qu'est-ce qu'ils ont mes souliers ?

 

-Ils vous donnent le pouvoir de l'énergie et de la forme !

Je le regarde droit dans les yeux et il a l'air sérieux dans son propos.

 

-Mais voyons ! Mes souliers sont d'excellentes qualités mais... des souliers, c’est des souliers !

 

-Non, c'est plus que ça ! Ils vous donnent aussi le courage et la persévérance !

 

-Tu veux me faire accroire que j'ai des souliers magiques ?

 

-Ils ne sont pas magiques, ils sont authentiques !

 

-Ah ! Je commence à comprendre... Tu me vois très en forme malgré mes 65 ans et tu attribues ma forme physique à la bienfaisance de mes souliers... c'est ça ?

 

-Exactement ! Répondit-il.

 

-Je suis en forme car j'aime le sport et j'ai été professeur d'éducation physique pendant 30 ans. Mes souliers n'ont pas grand chose à voir là-dedans !

 

-Oh oui... j'en ai maintenant des pareils dans les pieds et j'ai réussi à vous talonner pendant presque une demi-heure... et l'on aurait pu continuer encore. Habituellement, je suis bon à rien dans le jogging et dans la course. Désormais, je sais ce que vous ressentez quand vous courez. Dit-il.

 

-Écoute, je ne sais pas où tu trouves tes idées mais je te trouve quand même très sympathique...

 

-Je vous invite à venir prendre un café à la maison. M'invite l'homme aux idées bizarres.

 

-D'accord ! Répondis-je.   

 

L'admirateur de mes souliers habite à deux coins de chez moi.

 

En entrant dans sa maison, je remarque des pièces bien meublées et bien décorées. Une bonne senteur de pot-pourri survole l'atmosphère.

 

Sa femme et ses deux enfants se baignent dans une belle piscine creusée neuve du début de l'été. J'entends japper au loin... La grosse bête blanche jaillit du sous-sol en sautant sur son maître...   

 

Nous prenons maintenant place au salon et l'arôme du café frais s'engouffre à son tour dans nos narines comme pour célébrer notre rencontre et s’accorder du bon temps.

   

L'admirateur prend place au piano en y déposant son café sur le dessus et improvise quelques pièces de blues pour me divertir...

 

Je sens dans sa façon de jouer une expérience incontestable et un talent incomparable... Son sens du rythme se marie savoureusement bien à son sens mélodique... Quel musicien !

 

Je l'ai écouté pendant des heures, sans dire un mot. À ressentir les mêmes émotions que ses notes, à vibrer aux rythmes des différents styles musicaux qu'il me présentait...

 

-Écoute-moi Jeff ! Dis-je au virtuose.

 

-Qu'est-ce qu'il y a Gérald ? Dit-il en prenant une autre gorgée de café.

 

-Tu vois Jeff, tu es un excellent pianiste sur tous les points et la qualité de ton piano y est certainement pour une bonne qualité sonore mais c'est toi qui rends ces moments magiques ! Ta capacité et ta détermination d'exceller te monte au sommet...

 

-Tu crois, Gérald ? Et puis ?

 

-Donc tu comprendras que c'est la même chose pour moi... je suis en excellente condition physique et mes souliers n'ont pas de vertu miracle... ils sont confortables et résistants, bien sûr, mais c'est tout ! Jeff m'écoute attentivement, semblant trouver ce petit quelque chose qui lui manquait peut-être...

 

-Je vois ce que tu veux dire Gérald... mais comment expliques-tu ma nullité dans la course ? Je m'achète la même paire de souliers que toi et on dirait que je cours depuis des années !

 

-Les souliers n'ont pas fait une très grande différence... Quand tu m'observais jour après jour, je t'ai transmis ma passion et tu as su l'assimiler en te voyant courir à ma place, c'est simple ! Lui expliquais-je.

 

-Tu le crois vraiment Gérald ?

 

-C'est officiel !

 

-Tu crois vraiment qu'on peut apprendre juste en regardant ?

 

-C'est certain que les accessoires nous aident à être performants mais nous sommes la force principale de nos performances.     En regardant, on apprend si on se donne la peine d'étudier, d’analyser, de comprendre.

 

-Est-ce que tu veux d'autre café ?

 

-Avec plaisir ! Dis-je. Jeff remplit ma tasse toujours avec la même générosité.

 

-Vas-y Jeff, joue encore pour que j'assimile ta passion. Demain, j'aimerais que tu viennes avec moi, je vais aller m'acheter un piano exactement comme le tien.

 

-Comme le mien ?

 

-Absolument !

 

-Celui-ci est très dispendieux... tu peux t'en acheter un pour beaucoup moins cher ! Me conseille Jeff.

 

-Le prix m'importe peu ! Ce modèle me donnera le pouvoir de l'énergie, le courage et la persévérance !

 

-Écoute Gérald, moi non plus je ne sais pas où tu trouves tes idées mais je te trouve, moi aussi, très sympathique !  

 

FIN

 

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1997